Credit : sxc.hu/bizior photography - www.bizior.com

Plaidoyer pour la presse

Même dans un temps d’innovation et de bouleversement, la presse est à défendre. Ce plaidoyer pour la presse sera l’occasion de présenter la nouvelle formule 2013–2014 du journal du campus européen franco-allemand de Sciences Po (Paris) à Nancy, Le Parvenu. Car même a petite échelle on avance à petits pas.

L’information est un bien volatil, surtout aujourd’hui, au temps de Facebook, Twitter et d’autres plateformes sociales, qui s’affirment de plus en plus comme médium d’information privilégié pour nous, la jeune génération. L’information est un bien rare, aussi, dans un monde où ce qui est communément dénommé information n’en est pas une : le nombre de faits divers rapportés a augmenté et la désinformation – c’est à dire un journalisme basé sur scandales, brèves et de beaux titres – gagne de plus en plus en importance. L’information est un bien précieux, néanmoins : à part son rôle historique de gardien de la démocratie, la presse – libre – participe à l’éducation d’un peuple critique et engagé. C’est le développement de la presse libre qui, par le biais des tracts, a en partie déclenché la révolution de mars 1848. C’est une campagne médiatique sans précédent qui a soutenu le chemin de la Grande-Bretagne vers le libre-échange.

The Economist, fondé à cette occasion, donne dans chaque numéro, en bas à gauche de la page trois, sa raison d’être : « Take part in a severe contest between intelligence, which presses forward, and an unworthy, timid ignorance obstructing our progress. » L’intelligence a-t-elle gagné, aujourd’hui, comme nos avancées technologiques, nos moyens de communication et notre approche du savoir semblent l’indiquer ?

Dans de nombreux domaines, oui. Les sciences naturelles et sociales on fait d’énormes progrès qui nous permettent aujourd’hui de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Nos moyens de communication ont permis de mettre en relation des cultures, d’échanger des idées, de dialoguer en oubliant – presque – les frontières. Notre approche du savoir est globale, notre vision des problèmes est en train de le devenir réellement. Mais il reste encore un long chemin à faire que la presse – libre – doit épauler.

« Knowledge will forever govern ignorance », écrit James Madison, un des pères de la constitution américaine, en 1822. Pour gouverner, il faut donc s’approprier du savoir. La presse – libre – est donc un des outils les plus importants des gouvernements, mais aussi d’un peuple éclairé qui – ne voulant ou ne pouvant (pour des raisons pratiques et très logiques) pas s’autogouverner – cherche à comprendre et à contrôler ceux, qui le gouvernent. Il est à la presse – libre – d’informer et de confronter des idées. La presse n’est aujourd’hui plus la source primaire d’information : que ce soit l’atterrissage d’un avion sur le Hudson River à New York ou l’assaut américain sur Saddam Hussain, l’information était d’abord donnée sur Twitter. Le communiqué de presse classique arrive aujourd’hui bien longtemps après la première annonce d’un résultat sur… Twitter. Un grand nombre de personnalités utilise Facebook pour sa communication médiatique. Cette communication va d’une part directement vers le citoyen, et d’autre part vers les journalistes. Or, par rapport à ce même message, ces deux destinataires ont une différence fondamentale : le journaliste confronte des opinions, sait qualifier une information, sait l’analyser de manière plus complète qu’un citoyen qui n’a pas le temps d’aller à la recherche du contexte. C’est ce travail traditionnel de rédaction qui, aujourd’hui, devient de plus en plus important.

« If a news is that important, it will find me. » Cette phrase, rendue célèbre par un article du New York Times sur l’accès aux informations de notre – jeune – génération, décrit en quelques mots une réalité aussi géniale que dangereuse. Cette phrase signifie simplement qu’on sera de toute façon mis au courant d’un évènement à partir du moment où il est très important. Soyons honnêtes : comment avons-nous connu les dernières grandes nouvelles qui ont bouleversé le monde ? En répondant « Twitter » ou « Facebook », les chances sont grandes d’avoir raison.

La démocratisation de l’information

Ce développement de l’auto propagation est en partie génial, dans le sens ou se propage la plupart du temps seulement les articles qui le méritent. Un filtre de qualité, populaire, et quasi automatique, est appliqué. D’autre part, une nouvelle ainsi propagée atteint un très grand nombre de lecteurs faisant confiance au filtre appliqué par leurs « amis » en lisant ce qui est partagé. Or ce filtre reste très médiocre. La plupart du temps, il s’agit d’un filtre scandalisant, désopilant ou burlesque. Ceci rend ce développement dangereux.

« Journalismus ist Unterscheidung – die Unterscheidung zwischen wahr und unwahr, wichtig und unwichtig, Sinn und Unsinn. » Cette définition du journalisme, prononcée par Gerd Bacher, ancien directeur général du ORF, et tirée du livre Wozu brauchen wir noch Journalisten de Armin Wolf, journaliste autrichien, est une définition véridique du travail fondamentalement démocratique d’un journaliste : différencier entre l’information et la désinformation. Malheureusement, de plus en plus de professionnels ne maitrisent plus cet art – ou pire encore : ne veulent pas le maitriser, pour répondre à la demande éditoriale ou publique.

Aujourd’hui, l’accès à l’information a été popularisé, mais seules les rédactions ont les moyens financiers et logistiques de trier. Les milliers de fichiers rendus publics sur le site Wikileaks ont été lus et analysés par quelques fous et beaucoup de journalistes. Une plateforme comme Wikileaks n’aurait pas pu avoir un tel retentissement sans l’aide professionnelle de journalistes répartis dans les pays stratégiques mondiaux. Peut-être que le temps d’un Wikileaks autonome n’est pas encore venu. Mais il est probable, aussi, qu’il ne viendra jamais.

Au devoir de trier et de différencier, il faut néanmoins ajouter un devoir de confrontation. Ce n’est que par la confrontation d’opinions, de savoir et de points de vue qu’il est possible de comprendre réellement le monde qui nous entoure. C’est ce devoir qui reste au journaliste professionnel, qui doit, pour cela, être libre dans l’exercice de son métier. Seule une presse libre permet de sortir d’un discours dogmatique, coloré sans cesse par la force politique en place. Mais ici aussi, la liberté de presse ne peut vivre sans l’acceptation du public, sans la demande du peuple de faire entendre d’autres voix, opposées au gouvernement ou aux groupes d’intérêts. Dans un monde utopique, le journaliste exerce son métier de manière complètement autonome, sans influences ou dépendances financières. Certes, l’influence du politique sur la presse a diminué dans nos démocraties, mais au profit d’une influence des grands acteurs économiques, ainsi que d’une influence beaucoup plus indirecte du pouvoir en place. Il n’y a, aujourd’hui, plus de censure, mais un réseau d’amitié qui permet de placer les informations voulues. La liberté de presse n’est donc pas une liberté acquise. C’est une liberté en danger, qu’il faut savoir reconnaître et soutenir. L’évolution récente – notamment le développement de blogs – a, ici, complètement bouleversé la situation.

La liberté de presse n’est plus un droit de quelques privilégiés de faire entendre leur opinion, comme cela a été le cas il y a quelques années seulement. Aujourd’hui, chaque citoyen peut se procurer un blog et participer au débat public. Chaque citoyen est donc aujourd’hui porteur de la liberté de presse – il faut savoir en faire un bon usage. Mais ici aussi, le véritable « journaliste-citoyen » n’existe pas. Les grands blogs sont depuis longtemps sous la tutelle de grands médias qui les ont simplement achetés. De plus, un blog n’est pas un journal ou un magazine. Il s’agit pour la plupart de l’opinion d’une ou de quelques personnes. Si on lit des blogs, il faut donc en lire beaucoup plus pour construire son opinion que quand il s’agit de journaux.

Information et ouverture

Le Parvenu ne se revendique pas un rôle démocratique de gardien de la démocratie. Ce serait trop. Néanmoins, nous devons fonctionner selon les mêmes maximes. Nous ne sommes qu’un petit journal d’un campus de Sciences Po, mais l’exactitude et l’honnêteté journalistique doivent rester au cœur de notre travail. Juste après vient notre devoir de susciter l’intérêt : aucun article n’est véritablement bon sans porter en lui le fruit d’un travail de recherche ou de style, même très succinct. Il ne s’agit pas d’exercices de style, mais de contenu auquel nous donnons un sens éditorial. Comme nous n’avons pas besoin de couvrir l’actualité internationale, nous avons un peu plus de temps pour donner à chaque histoire que nous racontons une raison d’être racontée. Or, en même temps, il ne s’agit pas de susciter l’intérêt par des mensonges ou des titres scandalisant. Ces visions semblent certes utopiques, mais comme pour beaucoup de choses, il faut partir d’une utopie pour atteindre le satisfaisant, le bon – et peut-être l’excellent.

Le Parvenu 2013–2014 est un plaidoyer pour la presse – la presse traditionnelle, adaptée au monde contemporain. Le Parvenu, dans sa nouvelle formule, prône l’importance du média papier comme seul support durable et digne d’information recherchée, analysée et/ou racontée. La presse traditionnelle – et de manière générale les médias traditionnels – n’est pas morte – elle doit, pour survivre, savoir s’adapter à un monde numérique en évolution.

Ainsi, Le Parvenu aura deux rôles principaux : un rôle d’information et d’ouverture. Nous voulons informer sur les thèmes qui nous tiennent à cœur et dont nous pensons qu’ils pourraient intéresser un plus grand public. D’après le sondage, une majorité demande des récits sur la vie du campus, des décryptages et des commentaires d’actualité et de politique ou des billets humoristiques. Nous allons essayer de vous donner ce contenu sur notre site, graphiquement réactualisé. Ce site sera la plateforme principale et quotidienne du Parvenu. Nous voyons ici aussi notre devoir de constituer – avec nos confrères de Court Mais Trash et d’Europe’N’Roll, avec lesquelles nous renforceront la coopération agréable – la mémoire du campus. Que ce soit une conférence ou une soirée de projet co, elle sera enregistrée par nos équipes, et une trace (au moins) numérique en sera gardée. Suite à une demande forte au sondage, les offres de la vie étudiante à Nancy seront aussi au rendez-vous.

Le deuxième rôle est celui de l’ouverture. Nous voulons vous faire découvrir des thèmes, des personnes, des lieux, des histoires. Vous êtes une majorité à demander des articles sur des thèmes non ou peu connus. Le magazine papier, sous une nouvelle forme, avec un nouveau graphisme, vous fera voyager. Sur une soixantaine de pages au format entre A5 et A4, ce magazine couleur contiendra des articles plus longs, recherchés et atemporels que l’édition en ligne. Bien évidemment, le magazine imprimé traitera des évènements et de la vie du campus, mais d’une manière plus atypique qu’un support beaucoup plus actuel en ligne : mise en valeur de photos et résumés généraux, notamment, afin de construire ici aussi une mémoire plus durable et plus belle. Le magazine sera une plateforme d’expression pour tous : une rubrique « carte blanche » de quelques pages sera disponible pour tout artiste – écrivain, poète ou photographe, BdA, Sciences Pho ou étudiants individuels – qui souhaite diffuser ses productions dans un espace dédié, quasi sans influence rédactionnelle. La fréquence de parution sera réduite à deux ou trois éditions annuelles afin de mieux les préparer. Le prix reste à fixer, mais sera – en fonction des subventions – dans l’ordre de grandeur du sondage, où une majorité se dit prête à payer entre 4€ et 6€. En effet, le prix de fabrication d’un livre en couleur est beaucoup plus élevé. Dans la ligne directe du plaidoyer pour la presse, c’est un clair choix pour plus de qualité et de durabilité.

Ce journal est en lui un plaidoyer pour la presse. Il s’agit de montrer qu’un magazine peut exister au temps d’internet. Il s’agit de participer à la « gouvernance du savoir », en faisant découvrir des thèmes, en relatant des informations choisies et réfléchies. L’ignorance est un manque d’ouverture, un manque d’intérêt pour ce qui est proposé. Cette phrase – « take part in a severe contest between intelligence, which presses forward, and an unworthy, timid ignorance obstructing our progress » – est peut-être une des phrases les plus emblématiques du journalisme. Le devoir de la presse est d’éclairer son lecteur et de poursuivre ce combat du savoir. Que ce soit un journal quotidien national ou mondial, ou un simple magazine étudiant. Ces phrases semblent révolutionnaires pour un petit magazine de campus. La différence d’échelle est à faire, mais dans le principe, ces deux mondes se rapprochent.

Comme nous sommes conscients que nous devons évoluer dans un monde interconnecté, nous poursuivrons notre travail avec nos confrères journalistes des autres campus de Sciences Po, et nous essayons de construire un partenariat avec l’université de Lorraine à Nancy. Car ce sont l’ouverture d’esprit et la confrontation du savoir et des opinions, avant tout, qui permettent au savoir de progresser.

À côté de ces productions régulières, Le Parvenu continuera son engagement ponctuel avec des éditions spéciales (Eurocosmos ou UNAN), une visibilité vers l’extérieur (Forum Libération, Mai de l’Europe) et d’autres projets ponctuels, comme par exemple la semaine de la presse.

Il est possible que cette nouvelle formule aille à l’encontre d’un commentaire en fin de sondage, qui nous recommande d’être moins « étudiant qui joue au journaliste. » Ce commentaire disait : « Je pense que tout – forme, fond, communication, style d’écriture – gagnerait à être plus simple (en majuscules en version originale, ndle). Si le contenu est là, clair, original, percutant, c’est le plus important. Le reste n’est que fioritures ! » On pourrait penser que cette nouvelle formule aille à l’encontre de ce commentaire – mais ne va-t-elle pas justement dans cette direction ? Il s’agit de proposer du contenu éditorial original, percutant et clair, sous une forme nouvelle, adaptée au contenu, au public et – de manière plus philosophique – au monde numérique. Telle est au moins la promesse que nous essayons de remplir, et le défi que nous tentons de relever.

Un magazine du campus

Le Parvenu est actif sur les réseaux sociaux. Nous venons vers vous, avec un site, des post Facebook un magazine imprimé et probablement une newsletter. Or, finalement, il est a vous d’accepter l’information et l’ouverture, ainsi que de vous laisser emporter par ce que nous proposons. Un médium ne peut pas fonctionner sans son public, encore moins aujourd’hui, au XXIe siècle, l’ère de Facebook, de Twitter, de l’information et de la restauration rapide. C’est pour ça que nous sommes d’autant plus ouverts pour des contributions extérieures. La plateforme internet, et surtout sa partie blog, est ouverte à tous. Notamment les projets collectifs sont encouragés de participer et de tenir un blog, accessible à une adresse du type projet.blog.leparvenu.net ou projet.leparvenu.net. Que les intéressés – présidents de projets ou étudiants individuels – se manifestent. Certains post de blog seront repris sur la page principale.

Évidemment, nous sommes à la recherche d’une nouvelle équipe, mais nous sommes en général ouverts pour toute contribution, qu’elle soit pour l’édition en ligne ou le magazine papier. Articles, reportages, dessins, peintures, photos… ce magazine du campus est le vôtre – nous essayons donc de répondre à vos demandes. Si vous voulez contribuer, nous en serons ravis, et nous serons attentifs à tout feedback. Que vous contribuiez une seule fois ou en équipe permanente – Le Parvenu vous accueillera toujours avec un sourire et un maximum de respect et de reconnaissance. Bien évidemment, nous cherchons particulièrement à constituer une équipe permanente de 1A motivés. Ce magazine est aussi le votre, et deviendra ce que vous en faites. 1A et 2A de la même manière.

Nous essayons de venir vers vous – il est aussi à vous de venir (un minimum) vers nous. Nous ne vous demandons pas d’ouvrir une porte entière et de nous accueillir à bras ouverts (nous ne refuserons pas si vous le faites) ; nous vous demandons simplement une petite fenêtre par laquelle nous pouvons glisser nos productions en espérant qu’elles soient lues et appréciées. Nous espérons que le nouveau magazine, et l’intégralité de la nouvelle formule – certes un pari sur le futur qui n’est pas évident à relever –, gagne vous cœurs, chers lecteurs, et nous espérons que vous vous laisserez emporter. Nous ne pouvons pas faire plus que d’espérer et de proposer. Nous vous demandons donc humblement de nous accepter, de nous soutenir et de participer.

Merci d’avance,
Ton Parvenu.

Publié le 30 juin 2013 dans Le Parvenu