A French flag hangs outside a home in the French town Le Puy en Velay, in central France, two days before the World Cup game against Germany. (Photo Yann Schreiber / 2.07.2014)

Le fax de la productivité française

Cette semaine, j’ai vu « Quai d’Orsay » au cinéma. Oui, ce film qui se moque (un peu trop) des dérives administratives françaises. En soi, ce n’est rien d’extraordinaire. Mais cette semaine, j’ai aussi essayé de passer un virement. Chronique pleine de perplexité et d’incompréhension.

Ayant vécu deux ans en France, je pensais que plus rien ne pouvait m’étonner. Je suis passé par la facture EDF, document indispensable pour l’ouverture d’un compte en banque – et le compte en banque, élément crucial pour l’obtention d’un contrat gaz/électricité chez EDF. Je connais Chronoposte, ce « service » colis, pour lequel trouver ma boite aux lettres était l’obstacle insurmontable pour la délivrance d’un avis de passage. J’ai vécu la réalité administrative lors d’un stage dans un Conseil général, où certaines parties du « workflow » ne sont clairement pas optimisées.

J’ai fini par accepter le chèque comme mode de payement tout à fait moderne et rapide. Je n’ai toujours pas compris pourquoi la carte jeune de la SNCF faisait la taille d’un billet de train, alors que la carte voyageur avait le format carte bancaire, mais je m’y fais. Je ne cherche même pas à comprendre pourquoi nombre de signatures de contrats doivent être précédées de cette mythique mention « lu et approuvé ».

Beaucoup de choses ne m’étonnent plus, car, finalement, chaque pays et chaque culture ont leur manière de faire, sa manière de fonctionner. Quelle serait ma légitimité, étranger que je suis, d’analyser, voir de critiquer ce pays qui m’a accueilli chaleureusement pendant deux ans – et qui m’accueillera probablement encore plus tard.

Revenons néanmoins à cette histoire de virement. N’ayant pas mes codes d’accès pour le service e-banking sur moi, je décide d’aller à mon agence pour effectuer un virement « à la main », ou : « à l’ancienne », avec un beau petit papier rempli au stylo bic. Le site de l’agence m’informe que l’agence est fermée les lundis. Je décide donc d’aller à une agence au centre-ville, pour que le virement passe le plus vite possible. « Rien de bien tragique », me dis-je, « ils ont bien un système informatique partout. »

Arrivé au guichet, je demande donc le petit papier de virement, que je remplis dûment sur la petite table prévue à cet effet. Jusqu’ici, pas de souci. De retour au guichet, l’employé m’informe qu’il irait vite photocopier l’ordre de virement, ainsi que ma pièce d’identité. Soit.

Un fax pour un virement

Il revient, me rend ma petite carte d’identité, et, pensant que la procédure est terminée, je m’apprête à partir. Il me retient, et m’annonce qu’il ne « peut faire ce virement dans cette agence. » Pour que ma demande de virement soit traitée, m’explique-t-il, il faut « envoyer le coupon » à mon agence. Je pense déjà à un envoi postal, ce qui m’aurait déjà bien fait rire. Comme je disais : plus rien ne m’étonnait.

Il me fallait encore le petit coupon de confirmation, mais juste avant de me le rendre, le monsieur en cravate s’applique particulièrement pour y inscrire les mots « faxé le 7/07/14 ». Il me rend le coupon, se tourne à sa gauche, se dirige vers son fax, et transmet ainsi mon virement à l’agence compétente. « Ca sera fait demain matin, ils sont fermés aujourd’hui », m’avertit-il, « mais pensez peut-être de les appeler en fin de matinée pour être sûr que ce soit passé. »

Perplexe, je sors de l’agence. Mon virement vient d’être faxé d’un bout de la ville à l’autre, alors qu’en temps normal je fais la même opération en quelques clicks sur internet ; alors que c’est une des très grandes banques françaises ; alors que le système informatique est normalement assez puissant pour ce genre d’opérations.

J’en reste toujours perplexe. C’est alors que je vois « Quai d’Orsay », avec cet échange entre fonctionnaires, alors qu’un monsieur avec une petite valise monte dans l’avion ministériel à destination de Berlin.

– C’est qui, ça ?
– C’est le chiffreur du ministre. Il doit être toujours là au cas où nous envoyons un télégramme chiffré.
– Ça vous arrive d’envoyer des télégrammes chiffrés ?
– Jamais.

La productivité perdue de la France, que peuple et politiques quêtent désespérément, réforme après réforme, se cache dans les détails de la vie courante ; dans toutes ces structures et manières de faire, qui ne sont pas prêtes à changer.

Cette semaine, aussi, je prends note d’une grève des inspecteurs du permis de conduire. Le gouvernement prévoit de diminuer de trois minutes les examens (passer de 35 à 32 minutes), afin de faire passer un candidat de plus dans la journée. La surveillance de l’examen du code sera confiée à des réservistes de la gendarmerie. Ainsi, l’attente pour passer le permis sera réduite, surtout en ile de France. Mais non, avant, il y a la grève. Contre la « libéralisation » de la profession ; contre la disparition des inspecteurs du permis ; contre une perte de sécurité sur les routes par ces 3 minutes d’examen.

La meilleure politique au monde (et encore, je n’irai pas jusqu’à dire de la politique actuelle qu’elle soit la « meilleure au monde ») restera sans effet si la mentalité générale n’est pas prête à la soutenir. Mais réjouissez-vous, le nombre de jours de grève par salarié a baissé radicalement depuis une dizaine d’années. Comme quoi même les plus vieilles particularités nationales finissent par ramollir.

Un brin d’espoir pour la France, qui, si certaines choses ne changent pas radicalement d’ici très peu, aura du mal à maintenir même cette vaine illusion de la « Grande Nation ».

Sur ce, bon 14 juillet demain !

P.s.: Ce blog servira de recueil pour diverses histoires, qu'elles soient politiques ou plus personnelles, lors de ma 3A aux États Unis. Néanmoins, mes articles principaux en tant que correspondant US seront publiés par Ijsberg, à découvrir sur http://www.ijsbergpress.com.