“Elles doivent encore marquer deux points pour nous battre ! Rien n’est fini !” 

La Halle Carpentier est en ébullition. C’est la finale du Championnat de France 2015 de volley-ball féminin. Le RC Cannes est au bord du gouffre. Deux manches à une, 23–19 pour le Cannet au tableau d’affichage. Mais ce soir, pas question de perdre. Car dans l’enceinte parisienne, Victoria Ravva joue son dernier match. “Après vingt ans de bons et loyaux services, il était temps!”, sourit la quadragénaire. 2010(2)

Pour cette ultime épreuve, la Franco-géorgienne prie. Et joue, égalise à deux sets partout. Un tie-break irrespirable s’annonce. Après seize minutes de tension, la délivrance. 15–10. Les volleyeuses cannoises sont championnes de France pour la 20ème fois. Victoria, pour la 19ème. “Ce n’était pas évident pour moi de gérer cette situation. Une partie avec un scénario catastrophe pour nous. De pouvoir gagner d’une telle manière un match bien plus difficile que d’habitude, c’était un cadeau de Dieu.”

Ajouté à ses 19 titres, 18 Coupes de France et 2 Ligues des Champions. Vica, comme on la surnomme, possède un des palmarès les plus impressionnants du sport français. De quoi faire pâlir le PSG et ses (modestes) quarts-de-finale en Champions’ League.

Mais voilà, Victoria pratique le volley-ball. Une médiatisation à des années lumières de celle du football. L’emblématique centrale a pourtant tout écrasé sur son passage, en menant de la tête et des épaules le RC Cannes jusqu’au firmament.

“Elle pouvait gagner un match à elle toute seule. Dans des moments chauds, vous pouviez lui filer tous les ballons, elle faisait mouche à chaque fois, c’était vraiment…”, se perd dans ses souvenirs Xavier Richefort, ancien volleyeur devenu commentateur sportif pour L’Equipe 21. La victoire contre Le Cannet n’est donc peut-être pas due au hasard. Toutes ses coéquipières signent et persistent : les doutes sur le terrain ? Vica ne connaît pas. Même en ce soir de mai. “Pour ce match là, 23–19, je n’ai pas cette impression de me souvenir vraiment d’un péril. J’étais là, concentrée sur chaque balle. Dans ma tête, c’était impossible de perdre ce match.”

“Victoria qui ?”

Une attitude conquérante saluée par le monde du volley-ball français mais aussi européen. En 2003 et 2006, elle est sacrée meilleure joueuse de la Ligue des Champions. Toutefois, le grand public la connaît davantage pour le calendrier des joueuses de Cannes, les Dieux du Stade version féminine, ou encore cette affiche polémique du début de saison qui a fait couler beaucoup d’encre. Mais comment une volleyeuse aussi exceptionnelle a-t-elle pu rester aussi longtemps dans l’ombre de l’anonymat ?UNE Oui, il y a eu une Une de L’Equipe en 2003, quand le RC Cannes capturait pour la seconde année consécutive la coupe européenne. Oui, Victoria a eu une quatrième de couverture de Libération. Oui, elle a publié un livre intitulé “Moments volley” en 2007. Mais non, elle ne “cherche pas les grands titres”. 

Toute sa carrière sportive n’a été que plaisir du jeu. Et cela, elle le tient de son enfance, décrite comme heureuse malgré la guerre civile géorgienne. Originaire de Tbilissi, Victoria, prénom choisi par sa grand-mère, a su garder les pieds sur terre en souvenir de ces moments terribles. Son seul regret ? “Ne pas avoir eu la chance de participer aux Jeux Olympiques, ne serait-ce qu’essayer de se qualifier !” concède-t-elle. 

Naturalisée française en 2002, elle a porté les couleurs de l’équipe de France entre 2004 et 2007. Mais aussi douée soit-elle, le niveau collectif du groupe ne lui a jamais permis de briller sur la scène internationale et ainsi de porter les regards sur son sport.

“Aujourd’hui, il y a les garçons qui émergent, mais c’est vrai qu’il a manqué une grande équipe de France féminine. Un sport pour qu’il explose, il faut une équipe de France forte, et là tu fais parler de ton sport”, analyse Xavier Richefort. Peu importe si elle n’a pas vécu les émotions des grandes compétitions internationales. Avoir joué pour les équipes nationales d’ex-URSS, de Géorgie et d’Azerbaïdjan suffit à son bonheur.

« Et  j’ai joué pour la France ! Donc ça fait quatre équipes nationales, c’est quelque chose de très rare. Dans mon esprit je ne m’arrête pas à un pays, à une culture. Je suis très ouverte, j’ai été éduquée comme ça. » 

Grande voyageuse, cette enfant du monde n’a  jamais quitté la Côte d’Azur, une fois installée en 1995. Accompagnée de l’entraîneur Yan Fang, avec lequel elle vivra mille aventures, et la présidente Anny Courtade, une seconde mère, elle a construit ce club, son identité. Elle lui a juré fidélité et il le lui a bien rendu.

Capitaine depuis toujours, appréciée de tous, traductrice occasionnelle sur le terrain, son contrat a été reconduit un mois après l’accouchement de ses jumelles, Nina et Kallista, née en 2006, le 31 octobre comme elle. Une décision rare dans le monde du sport et qui plus est dans le monde du travail ! C’est la star du volley qui a réussi à transcender le clivage homme/femme. Son salaire est même plus élevé que la majorité des volleyeurs masculins. 

Enfin retraitée, Vica va pouvoir profiter de sa famille. “Les journalistes me disent tout le temps cela !, objecte-t-elle dans son perfecto noir. Je leur réponds que je n’ai pas attendu la retraite pour profiter de la vie !”. Et pour cause, elle vit toujours à un rythme endiablé. Communication du club, serveuse occasionnelle dans le restaurant de son mari, formation de manager sportif à distance,… elle cumule les activités. “Moi, vous m’enfermez deux mois, sans rien faire, je deviens folle ! Et en plus sans vin rouge !”, plaisante-t-elle.

Depuis la rentrée 2015, elle a ajouté une autre corde à son arc : commenter les matchs de volley-ball féminin sur l’Equipe 21. “Et masculin, de temps en temps.” Aucune hésitation lorsque Xavier Richefort, commentateur en titre de la chaîne, lui propose le poste en fin de saison dernière.

Car l’un des objectifs de cette fille née en 1975, année internationale de la femme proclamée par l’ONU, c’est de promouvoir le volley-ball féminin. “Toute ma vie je me suis battue pour ce sport. Quand je suis arrivée en France il y a vingt ans, le volley n’était pas très médiatisé. Grâce à nos résultats, on a réussi à en faire parler un petit peu. Mais on attend encore beaucoup plus.” L’Equipe 21 ? L’idéal pour faire avancer sa cause. 

Ultra perfectionniste et consciencieuse, son absence sur le terrain se ressent. Il y a un avant et un après Ravva à Cannes que personne ne peut cacher. Yan Fang aurait bien voulu que la numéro 12 joue les prolongations une année supplémentaire.

Mais non. Depuis cette année, “la transition est délicate. Aujourd’hui, il manque une nature forte à Cannes”, développe Xavier Richefort. Et pour cause, si les Cannoises trustent la première place du championnat régulier, elles se sont inclinées à trois reprises cette saison. C’est autant que sur les douze dernières années… 

La ville lui appartient. Victoria Ravva a fait rêver Cannes et ses habitants pendant plus de deux décennies. Une carrière exceptionnellement longue, un engagement sans faille pour un bilan jamais égalé par un sportif. Tous sports confondus.

Cannes, 1995. Il n’y a pratiquement rien : peu de moyens techniques, une petite salle située dans un lycée, quelques vétilles en guise de subventions… Seulement un entraîneur malin, surnommé le “sorcier chinois”, une présidente-guerrière qui carbure au “combat”, et surtout un projet d’avenir pour le volley-ball féminin.

“Quand j’ai pris la direction du RC Cannes, le club avait 400 000 francs de budget, se souvient Anny Courtade. Nous jouions dans un gymnase du lycée Carnot. Il faut dire qu’à l’époque, les filles étaient considérées comme une espèce sous-développée. Les hommes, eux, avaient le droit au Palais des Sports. » 

C’est à ce moment là que Victoria débarque du haut de ses 19 ans. La saison 1995/1996 signe les grands débuts de la petite équipe de Cannes. Premier doublé Coupe de France/Championnat de France. Yan Fang savait la Géorgienne pleine de promesses et techniquement douée. Mais de là à conduire le club à un tel destin… Victoria, c’est d’abord une taille : 1m89. A 14 ans, elle mesurait 5 cm de moins…Sa détente ? 3m15 en pleine action. Victoria, c’est aussi une signature technique : la basket, une attaque arrière, derrière la passeuse, dont la rapidité laissait ses adversaires sur place. 

giphy (17)Victoria, c’est également le courage. « En tant que joueuse, elle avait une bonne lecture, une intelligence de jeu qui lui permettait de s’adapter à l’adversaire, se remémore Laurent Tillie, actuel sélectionneur de l’équipe de France masculine de volley-ball. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est son état d’esprit. Sa plus grosse qualité, au delà de la technique, du physique, du sens tactique, c’était cette forme de mental qu’elle pouvait insuffler à son équipe”.

La tête et les épaules, une leader fidèle

Le mental. L’ingrédient secret de Vica. Une arme tout droit importée de Géorgie selon elle, et qui, dans les moments chauds d’une rencontre sportive, « peut faire défaut aux athlètes français ». Cette volonté de fer, ce rejet de la défaite lui ont permis de pleinement s’épanouir. Jusqu’à s’imposer et devenir la leader naturelle du RC Cannes. 

“C’est une joueuse qui fédérait autour d’elle, vers un résultat, pour un résultat. Elle arrivait à bouger les lignes, à décomplexer les joueuses, à donner de l’importance au jeu », explique Laurent Tillie, admiratif. Résultat, des situations désespérées transformées en victoires héroïques. Comme cette fois, en 2006, face à Bergame. Une demi-finale de Ligue des Champions gravée à tout jamais dans le marbre cannois comme l’un des plus beaux exploits du club azuréen. “C’était un match fou, remporté au golden set !”, s’extasie Tony, qui se considère comme le “fou fan de Victoria Ravva.” Quand un homme quitte son pays natal pour s’installer là où vit son idole, difficile de le contredire…

“Vica, c’est le rêve de tout entraîneur.” Mais une joueuse d’un tel calibre fait rarement toute sa carrière dans le même club. “En général, les joueuses étrangères restent deux, trois ans puis elles repartent. Là, elle s’est vraiment fondue dans l’équipe, le club. C’est vraiment sa famille”, précise Laurent Tillie. Au fil des années, Victoria est devenue l’âme du RC Cannes. 

Le petit lexique du volley-ball

Qu’est-ce que la ligue des Champions du volley-ball ? 

C’est la compétition la plus prestigieuse du volley-ball européen. La ligue des champions de volley féminin oppose 24 clubs, répartis dans 6 groupes de quatre équipes. A la fin de la phase de groupes, 12 équipes sont qualifiées pour deux tours de play-offs, c’est-à-dire des matchs à élimination directe ; trois équipes atteignent alors le “Final Four”, une phase finale à quatre équipes. La quatrième équipe, elle, a été désignée organisatrice de ces finales à la fin de la phase de groupe par la Confédération européenne de volley. Le club est ainsi directement qualifié pour le Final Four.

Xavier Richefort revient sur cette compétition et quelques mots du volley-ball.

Alors bien sûr, son départ des terrains a laissé comme un vide. Il manque désormais une leader qui “apporte aux autres joueuses une sérénité, une sorte d’autorité, une aura comme Victoria”, analyse Xavier Richefort. Qui donc pour la remplacer ? Pas grand monde, selon son ancienne coéquipière Alexandra Fomina. Victoria était une joueuse qui prenait ses responsabilités et qui savait remonter le moral de ses partenaires sur le terrain. “Cela manque beaucoup à Cannes aujourd’hui.” La raison se trouve peut-être dans la jeunesse de l’équipe. Il ne reste que trois joueuses de la saison dernière.

Reconstruire un groupe, retrouver une identité, deux grands enjeux de la nouvelle ère. “Le statut de Sanja fait qu’elle est leader sur le papier. Mais elle ne joue pas tout le temps. Nadiia [Kodola] a la capacité de mener l’équipe mais elle a un caractère trop doux. Peut-être la saison prochaine !”, tranche, catégorique, la nouvelle entraîneuse de l’équipe réserve cannoise.

Pour l’heure, Sanja Bursac fait de son mieux pour prendre le relais. Mais “Victoria, c’était celle qui parlait aux journalistes, qui gérait la communication, qui s’occupait du calendrier. Elle représente tout!”, s’exclame Déborah Ortchitt, son ancienne camarade de chambre. 

Aujourd’hui encore, c’est toujours “Vica” dans le coeur du public. Son plus grand fan, Tony en est l’exemple extrême. Ce libanais a vu son idole pour la première fois en Turquie, lorsqu’elle portait le maillot de l’Ankara Vakifbank entre 1993 et 1995. dessin-small

“Il a cherché où je jouais et il est arrivé.” Résultat, il s’installe à Cannes peu de temps après Victoria. “Si elle et son mari veulent sortir en soirée et souhaitent un chauffeur pour rentrer, je réponds présent!”, s’enthousiasme Tony, l’accent méditerranéen. Son rêve ? Qu’une statue de Victoria soit érigée devant le Palais des Victoires.

Si Vica a attiré les foules par son génie, c’est aussi grâce aux caviars que sa passeuse, Karine Salinas, lui lançait. Ensemble, les deux étaient réglées comme un métronome. “A 60 ans, si on se réveille la nuit, on se souviendra de toutes les combinaisons. On se connaît par cœur, s’amuse la centrale. Maintenant, on rigole parfois parce que j’ai trois hernies discales et je lui dis que c’est à cause de ses passes de merde ! Elle, elle me dit ‘moi j’ai un torticolis à cause de toi’, parce qu’elle me faisait beaucoup de passes en arrière pour mon attaque spéciale.” Après tout, leur association a fonctionné pendant 12 ans. Des années de succès au prix de leur corps.

“Le sport de haut niveau, ça ne pardonne pas” 

Vingt années au RC Cannes, ça laisse forcément des traces. Sa seule faiblesse s’avère être son corps. Emportée par son courage, elle se remet de toutes ses blessures, même les plus graves. Dans un mélange d’insouciance et de folie, Victoria a toujours su revenir au plus haut niveau. 

Car oui, tout lui a été caché après son opération du genou, quand elle avait 25 ans. Elle a su passer outre la douleur. Mais ce n’est pas une machine. L’appréhension, elle, était bien présente.

“J’avais mal pendant des années. Après mon opération, je pensais que j’allais mourir à chaque saut, pour de bon, grimace-t-elle. Mais l’amour pour ce sport et l’envie de réussir, de continuer était beaucoup plus forts.”

Une double maternité six ans plus tard, et aussi une grave rupture du tendon d’Achille à 37 ans. La dernière avant sa retraite.“Je dois être un phénix car mon corps a toujours répondu à mes envies. Ce n’était pas vraiment mon truc les rééducations, je n’ai jamais su faire”, concède Vica. Pour supporter la douleur ou éviter de passer sur le billard, elle a trouvé une solution : être strappée en permanence.

Quant aux hernies discales, il y en a eu tout au long de sa carrière. Rien d’alarmant semble-t-il, hormis  quelques périodes d’immobilisation. Elle a même été paralysée pendant dix jours peu avant une demi-finale de ligue des Champions. Sa rééducation ? Expédiée. “Cela va aller”, disait elle à son entraîneur.

“Bon, pour lui qui vient de l’école chinoise, les blessures ça n’existent pas”, ironise-t-elle. Son médecin, lui, s’arrachait les cheveux. “Non mais tu es folle, criait-il. Signe-moi un papier, si tu restes paralysée à vie c’est ton problème !”. Au bout du compte, le sacrifice de son corps n’aura pas été vain. “Peut-être que dans dix ans je vais le regretter quand je n’arriverai plus à marcher, mais j’ai eu de magnifiques victoires !” 

« A 19 ans, il y avait des chances que le volley soit terminé pour moi. Je n’étais pas une star. Je n’étais personne ». Le souvenir de son arrivée sur la Croisette en 1995 n’a jamais quitté Victoria. Et il aura fallu toute la hargne de ceux qui allaient devenir ses anges gardiens pour qu’elle ne reste pas ad vitam aeternam en ex-URSS.

Après avoir connu la faim, les tickets de rationnement, la discipline de fer du communisme, une petite tête de Lénine épinglée juste à côté de sa cravate d’écolière, sur sa chemise aux manchettes sans boutons – « Des manchettes qu’il fallait laver tous les jours ! Et tous les jours découdre et recoudre » -, une opportunité s’offre à l’emblématique numéro 12 du RC Cannes à la fin de la saison 1994/1995. Alors joueuse au club turc d’Ankara Vakifbank, elle entre en contact avec Yan Fang, le tout aussi emblématique entraîneur cannois. Sa proposition ? Jouer sous les couleurs de Cannes. Après s’être assurée que la proposition émanait bien de Cannes –« Et non pas Caen. C’est la seule chose que j’ai demandée, sourit la liane blonde. Cannes le festival ou Caen, là où il fait froid ? Parce que chez nous ça se prononce pareil ! »-, cette amoureuse de la France suit la procédure de transfert vers Cannes avec son passeport géorgien. Et c’est là que les ennuis commencent.

Un homme s’oppose à ce départ. « Il était entraîneur du club BZBK Bakou quand j’y jouais, de l’équipe nationale azérie et aussi président de la fédération de volley-ball… Bref, il était un peu tout le volley en ex-URSS à cette époque », énumère Ravva. Cet homme, c’est Faig Garayev, ancien joueur qui gravite depuis toujours dans l’univers du volley-ball azéri. Le stratagème ? Faire passer Victoria pour une Azerbaïdjanaise et effacer ses racines géorgiennes. Comment ? Elle avait joué pour l’équipe nationale de l’ex-république socialiste soviétique. L’argument ultime. Puis c’est au tour de la fédération géorgienne de mettre son grain de sel dans la machine. Oui, il s’agit de confirmer sa naissance sur le sol caucasien. Non, ce n’est pas pour libérer de ses engagements, mais aussi pour la retenir côté ex-URSS. Plus de trois mois de capharnaüm sportif, de procédure judiciaire menée par des avocats mandatés par Anny Courtade et gain de cause pour la Tbilissienne. Piégées dans leurs incohérences, les deux fédérations sont suspendues par la Fédération Internationale de Volley-Ball.

Le parcours sportif de Victoria

Victoria s’envole pour la Côte-d’Azur. Mais tout n’est pas rose en débarquant sur la Croisette. « Quand j’arrive en France après avoir vécu toute cette misère, je me souviens très bien, cela m’est resté marqué, gravé dans ma tête : je n’ai pas d’appartement. Je me dis c’est pas possible, la poisse doit me poursuivre ! », raconte, aujourd’hui le sourire aux lèvres, Victoria.

La misère dont elle parle, c’est celle du communisme. Et de la guerre civile qui fait rage en Géorgie entre 1991 et 1993, marquée par les sécessions de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie en 1992. Malgré tout, aucun signe d’amertume ne se lit chez elle. Sourire au beau fixe toute la journée. Le plus frappant chez Victoria, c’est cette déconcertante générosité qui vous explose à la figure.

« Elle est gentille, entière et très altruiste », confie Ralph, l’un de ses meilleurs amis et père de sa filleule, devant elle. “Qu’est-ce que tu veux ? J’ai pas d’argent !”, rétorque en plaisantant cette fille d’ancien directeur de parc d’attractions, toujours la première quand il s’agit de rire. Même son de cloche de la part de Xavier Richefort, son mentor télévisuel : “C’est quelqu’un de très appréciable, de riche humainement”. Toujours voir la vie du bon côté, tel est son credo, surtout après des années de guerre et de faim qui ont forgé cette sincérité brute. 

Une philosophie qui lui a permis de garder une simplicité rare en haut niveau. Mais c’est aussi une histoire de rencontres.

“Si ma vie s’arrêtait au volley, je n’aurais pas survécu” 

Quinze jours après avoir foulé le sol français, Victoria loge finalement chez Hong Zhu, coéquipière avec laquelle elle remportera la Coupe d’Europe quelques années plus tard. Au bout d’une semaine, l’internationale chinoise lui propose de faire une petite virée.

« « Vica, je t’emmène dans un endroit de rêve, c’est une surprise pour toi, tu vas adorer ! » Je dis bon d’accord, génial ». Cinq heures de route avalées. Perdue dans un endroit non géolocalisable, une charmante petite maison en pierre se dessine. Et là… « Pas d’électricité, pas d’eau chaude, rien. Je me dis non mais elle rigole ou quoi ? Elle se fout de ma gueule ?, se remémore-t-elle, dans un éclat de rire. J’ai vécu six ans sans électricité, eau chaude, sans rien du tout, après avoir fait les queues pour aller chercher un morceau de pain pendant des heures, on se relayait avec des numéros. »

Et ce souvenir revient sans cesse. Garder la tête froide, rester les pieds sur terre, ne pas oublier d’où l’on vient, … autant d’expressions qui résonnent dans la tête de Victoria. Sa mère n’a jamais été très loin pour lui rappeler. C’est peut-être cette forme –ou cette force- d’humilité qui a tracé son destin. En vingt ans de RC Cannes, combien de sirènes sont venues murmurer à son oreille ? Combien de sommes astronomiques ne lui a-t-on pas proposé pour quitter la Côte d’Azur ?

C’est donc sur la terre azuréenne que Victoria s’est pleinement épanouie. Proche de ses supporters, de son entraîneur et ami Yan Fang, de son équipe, bref, vingt années de fidélité qu’elle ne regrette pour rien au monde. En 2008, elle s’était même lancée dans l’ouverture d’un restaurant avec Yan Fang et Karine Salinas, son alter-ego sur le terrain.

Après d’innombrables nuits de folie passées après la fin du service, l’affaire  a été vendue. Aujourd’hui, le nouveau QG de la Reine s’appelle “L’Aubarède”. L’occasion de se retrouver après les matchs, entourée de ses amis, dont Yan et son fort accent chinois. Malgré la barrière de la langue, Victoria a toujours su décoder les propos du “sorcier”. Enfin, à quelques exceptions près qui leur ont valu de sacrés fous rires. Comme cette fois où elle, son mari, lui et une amie chinoise sont partis en vacances ensemble.

“C’était en Allemagne”, raconte Victoria, un verre de vin rouge à la main. L’endroit ? Une station de ski. De quoi s’amuser en pleine montagne, dévaler les pistes et profiter des nuits germaniques. “Il n’y avait que des vieux”. Raté. Le quatuor part alors à la recherche d’une activité. Trouvée. Ils iront à la piscine.

“L’amie de Yan demande à l’hôtesse en allemand comment nous devions réserver. Elle traduit ensuite à Yan, qui nous traduit en français, dans son accent à couper au couteau, vous voyez le truc, détaille Vica. Il réclame un cochon, il me dit!” Incompréhension. Oui, c’est vrai qu’il y avait cette ferme à côté. Oui, il y avait des cochons. “Je lui dis : “Yan, attends, j’ai peur, je vais pas ramener un cochon comme ça à l’accueil!”. Le mystère s’épaissit.

“Quand même un cochon… C’est bizarre.” Après un temps de réflexion, le voile se déchire. “Mais non ce n’est pas un cochon, mais la caution!” Rire général de l’assistance comme en famille. Une atmosphère que Vica ne quitterait pour rien au monde, si bien qu’en 2002, elle franchit le pas. Elle obtient la nationalité française. Son patriotisme défie l’entendement.

Ce qui ne l’empêche pas d’aller se ressourcer en Géorgie dès qu’elle le peut. Terre de sa naissance, de son éducation et de ses premiers souvenirs. Et entre les deux pays, pas question de choisir. « Ce sont des pays pour lesquels si jamais il fallait aller à la guerre demain, j’irai sans me poser de questions. » 

La guerre, Victoria l’a fuie grâce au volley. Grâce à ses parents donc qui l’ont initiée très tôt, près de leur HLM. Eux aussi ont quitté Tbilissi. Ils vivent entre l’Islande, où vit leur fille aînée et son handballeur de mari, et Cannes. L’occasion pour eux de transmettre l’héritage slave à leurs petites-filles, avec la bénédiction d’une Victoria surchargée.

Entre la communication et la gestion événementielle du club, les cours de management sportif dispensés par le Centre de Droit et d’Economie du Sport (CDES) de Limoges, le coup du pouce donné au restaurant de son mari, son rôle de consultante pour L’Equipe 21, sa vie de famille, elle est sur tous les fronts. Pourtant, “c’est quelqu’un de très disponible pour les autres”, confirme Ralph. Peut-être trop. Elle dit oui à tout et devient vite indispensable, voire irremplaçable. D’ailleurs, le numéro 12 n’est plus réapparu sur un maillot cannois depuis la retraite du précédent.

Les trois pilliers de Ravva

“Si je vous dis volley-ball, vous pensez à.…”. Jeanne et Serge. Dans l’inconscient collectif, le volley-ball est associé à ce manga animé des années 1980 qui a fait tant d’émules. Plus récemment, il y a eu l’affiche du RC Cannes au début de la saison 2015/2016.

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Cet étendard de promotion a fait l’objet des critiques les plus acerbes. « Au moins, ça fait parler de notre sport, soupire la grande ordonnatrice du délit. Ce n’est pas normal d’avoir recours à ce genre de méthode, mais c’est l’une des seules façons d’attirer les gens au volley. » Mais qu’y a-t-il de si troublant au point de déclencher un tourbillon médiatique ? Une joueuse de dos en culotte échancrée, tenant un ballon dans une main.

« Cachez ce fessier que je ne saurais voir ! », se sont étranglés les contempteurs d’une affiche jugée sexiste. Cette tenue, le bloomer, était encore réglementaire il y a sept ans. L’un des nombreux arguments développés par Victoria auprès des médias pour défendre l’image du RC. Elle signait là son premier acte de communication du club post-retraite. Un joli coup de maître pour cette diplômée en kinésithérapie, devenue chargée de la communication cannoise. Enfin…”Je suis un peu comme une stagiaire encore”, concède-t-elle.

Les médias non-sportifs n’ont quasiment jamais accordé autant d’attention au club, si bien que les Inrocks, RTL.fr ou L’Obs ont sorti leur plus belle plume pour commenter ces bouleversants événements. « Si c’était à refaire, je le referais », martèle Victoria, qui suit une formation de management sportif. Elle qui a été dans la lumière du volley-ball pendant si longtemps n’a jamais réellement pu éblouir le grand public de son talent. La faute à une couverture médiatique épisodique, voire anecdotique. D’où la sortie annuelle d’un calendrier glamour. “La première fois, on a vu qu’on attirait beaucoup plus de journalistes pour le lancement d’un calendrier que pour une finale de championnat ou de coupe de France.” Si elle taquine encore la balle lors des entraînements, elle multiplie désormais les sorties médiatiques.

Sous les projecteurs

Marraine de l’opération  des “4 saisons du sport féminin”, organisée par le Ministère des sports,  invitée d’émissions comme “Toute une histoire” ou encore commentatrice de luxe pour L’Equipe 21, tous les moyens sont bons pour véhiculer l’image de la femme sportive. Mais c’est avant tout pour son palmarès impressionnant et son expérience au très haut niveau que l’ancien volleyeur Xavier Richefort a soumis son nom à la chaîne. 

Mais Victoria n’est sollicitée que de temps à autre. La faute à un emploi du temps surchargé et à de nombreuses obligations. Il y a bien sûr ses jumelles, Nina et Kallista, 9 ans et déjà volleyeuses. Il y a aussi le restaurant de son mari, le Pa-ta-ta. Elle met régulièrement la main à la pâte, mais davantage l’été, pendant la relâche sportive. 

Dans ce coquet fast-food, aux accents modernes et implanté dans une nouvelle zone commerciale de Cannes-la-Bocca, Victoria fait le service de bon coeur, comme en cette dernière journée de championnat du 27 mars.

Pomme de terre dans une main, couteau dans l’autre et sourire jusqu’aux oreilles, qui pourrait croire qu’elle est double championne d’Europe ? “Une patate double-crème pour Monsieur stp Vica”, annonce son mari Alexandre. Raz-de-marée lactée dans la barquette. “C’est beaucoup…”. “Quand c’est double ration, c’est double ration !”, rigole celle qui a connu des années de disette en Géorgie. 

Et ses filles savent quand même qu’il ne faut pas gaspiller. “Je les engueule quand elles ne finissent pas leur assiette, concède cette mère protectrice, et je leur explique que moi, à leur âge je ne mangeais pas tous les jours à ma faim.” Son mari aussi a gardé les stigmates de sa vie d’avant. Il ne boit plus jamais de thé. Que du café. Et ce depuis la guerre civile géorgienne. “Quand je lui demande pourquoi, il me dit : “Vica, pendant un an je n’ai bu que du thé et mangé que du pain.” C’est un traumatisme.” Fin de service.

Vicacaddy

Mais pas de répit, Vica doit aller faire les courses pour la petite fête de ce soir. A l’issue de la 22ème et ultime rencontre de la saison, les Cannoises vont présenter la Coupe de France, remportée la semaine passée à Paris, à leur public. Vite, il faut enchaîner avec le coiffeur. Retour à 18h30 au Palais des Victoires pour préparer le cocktail. “J’ai le stagiaire qui arrive pour m’aider.” Le match commence à 20h. L’ex-internationale s’active aux fourneaux. 

Pendant ce temps, Cannes expédie Istres en trois petits sets. Victoria quitte momentanément le salon. Elle redescend pour la photo avec l’équipe, le trophée et la mascotte. Puis invités, joueuses et supporters débarquent dans la salle commune du dernier étage et son immense terrasse qui surplombe Cannes.

Vica sert les boissons à tour de bras alors que la présidente Anny Courtade prononce son discours de félicitations. Puis, c’est au tour de Yan Fang et de Sanja Bursac, la capitaine. Comme une petite souris, Victoria s’est rapprochée pour écouter. Et faire une petite surprise à sa successeure.

“Allez les filles !”. Les jeunes pousses cannoises, menées par les jumelles Ravva, entament une chorégraphie endiablée sur un chant spécialement écrit pour Sanja. Applaudissements, remerciements et petite larme écrasée concluent cet instant improvisé. Vient le moment de faire la photo officielle. “Victoria, viens!”, lui adresse l’internationale serbe. A grands coups de froncements de sourcils et de doigt agité dans un frénétique mouvement qui veut dire non, Victoria refuse.

“Cette coupe, c’est un peu la tienne…” lâche la brune d’1m78. La blonde repart derrière le bar. -“Elle a cette qualité d’être modeste”, confiait Xavier Richefort une semaine auparavant-. Et la soirée se poursuit dans une ambiance festive et conviviale, loin des clichés véhiculés par les grands clubs. La foule entonne alors un refrain connu de tous à destination de l’icône. “Elle est vraiment, elle est vraiment, elle est vraiment…” Ce n’est qu’à l’aurore que tout ce petit monde embrassera Morphée.

Sur les bancs de l’école

Départ 17h32 le lendemain. Arrivée Paris Gare de Lyon à 22h41. La nuit a été courte et Victoria doit rallier la capitale pour trois jours de séminaire, dans le cadre du cursus qu’elle suit au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges. Une nouvelle aventure de deux ans qui s’effectue en partie à distance.

“C’est une occasion superbe pour moi de me former dans le management sportif”, détaille celle qui a déjà fait un stage en marketing chez Nike. Avec en ligne de mire un jour succéder à Anny Courtade ? Elle préfère d’abord se rôder, apprendre et repartir au bas de l’échelle. “Peut-être que dans dix ans, si l’occasion se présente, j’y réfléchirai sérieusement”. Pour l’heure, ce format de cours lui convient à merveille.

“Je rencontre d’anciens sportifs, des juristes, des économistes mais qui ont un véritable rapport avec le sport. C’est du concret, ce sont des échanges et j’aime ça”, tranche Victoria, mention très bien au bac. De très nombreux sportifs sont passés par cet institut, une des voies de reconversion possible qui s’offre à tout sportif ayant pris sa retraite. Ce retour sur les bancs de l’école ne lui fait pas peur. Au contraire. “C’est un nouveau challenge, une nouvelle page de ma vie qui s’ouvre.” Comme si, encore une fois, elle avait tout à prouver. 

De tous ses titres, certains ont été oubliés. “Des finales trop facilement gagnées, c’est vrai”. D’autres, mis de côté. Comme sa première Coupe d’Europe, remportée face  à Bergame en 2002. “Pas mon meilleur souvenir”. La demi-finale de ligue des Champions en 2006 ? Mémorable. Le quart-de-finale retour contre le Vakifbank Günes Istanbul en 2012 ? Gravé à tout jamais dans l’esprit de Vica. Et sur DVD. “J’ai dû revoir le match une fois. Ça m’a limite fait peur parce que je me dis : comment on a pu faire ça ? C’était un truc de fou.”

Et pour cause, jamais un match du RC Cannes n’avait connu un scénario aussi rocambolesque. Stress et sensation garantis. “Je pense que je n’ai pas réussi à dormir pendant au moins 48h, se rappelle la centrale. J’avais même des flashs qui me revenaient dans la tête, parce qu’il y avait une telle tension, une telle envie d’aller plus loin sur un match qui s’est joué à rien du tout !”. 2004

Sèchement battues trois manches à zéro lors du quart-de-finale aller par les Stambouliotes, les Cannoises semblent tout droit s’acheminer vers une nouvelle défaite. A domicile, les joueuses de Yan Fang perdent le premier set (19–25), avant de rééquilibrer les débats dans le deuxième set (25–14). Réaction turque : troisième set (25–16) pour Istanbul. Au tour des Cannoises de sonner la révolte. Menées en début de quatrième acte, elles refont leur retard. A 19 partout, les tricolores marquent 6 des 8 derniers points. Un tie-break irrespirable s’annonce.

2001-2002 indivLe Vakifbank Istanbul prend la tête 10–7, puis s’offre deux balles de match. “On a pu surmonter et remonter je ne sais plus combien de balles de match, c’était inouï. La salle était blindée, on a eu des frissons, on est rentré dans une sorte de Matrix incroyable!”, revit cette amatrice de Tim Burton. Les deux balles de qualification sont sauvées. Mais les championnes d’Europe en titre s’en offre une troisième. Effacée. Avec l’énergie du désespoir, le RC Cannes arrachent sur le fil le 5ème set (17–15)…et remportent la partie trois manches à deux. 

Du sang, de la sueur et des larmes

Les deux équipes sont à égalité avec une victoire chacune. Il faut donc jouer un “golden set”, autrement dit un nouveau tie-break. Trois nouvelles balles de match pour les Stambouliotes (14–11). “Je ne me souviens même pas comment j’ai pu faire pour remonter tant de balles de match”. Nous sommes le 1er mars 2012 et le miracle se produit. Victoire 18–16 de Victoria Ravva et de ses coéquipières, qualifiées pour le final four de la Champions’ league.

Les Cannoises s’inclineront en finale face à l’équipe turque de Fenerbahçe. Dix ans plus tôt, elles s’imposaient face au Foppapedretti Bergame. Une première pour un club français dans cette compétition européenne. Bien sûr Victoria s’en souvient. Personne ne les attendait. Ce titre est arrivé un peu par hasard. “On ne s’est même pas rendu compte, raconte Vica. Est-ce que c’est réel ? Qu’est-ce qu’on a fait ?” Cette performance a charrié son lot de bonheur…et de critiques. “Ils ont eu de la chance, ça arrive une fois, pas deux”, murmuraient les opposants du RC Cannes. Et l’année d’après, en 2003, qui gagne le trophée européen… ? Le RC Cannes ! “En fait, de regagner la Coupe d’Europe, c’était la preuve qu’on était vraiment une équipe très soudée, très forte, s’émeut la chef de file cannoise. L’ambiance qu’il y avait à cette époque-là était géniale. On est toute resté amies, toutes les filles.” giphy (18)Car le petit supplément d’âme de cette équipe résidait en cette cohésion d’équipe et ce respect mutuel. Et ce petit détail aussi : “on faisait la fête tout le temps ensemble !” Des matchs gagnés au couteau, il y en a eu une palanquée d’autres. A nouveau contre Bergame, en 2006. Une demi-finale “à la maison” remportée face aux favorites italiennes alors que Victoria était enceinte. En 2003, contre Modène. “On perd 2–0, on remonte le match deux partout, ensuite on gagne au tie-break. Mais elles avaient deux balles de match pour elles, résume la meneuse. Je sauve les deux balles de match, on fait un bloc puis direction la finale !” Derrière cette série de victoires mémorables se dessine des ambiances de folie. Un moteur pour la franco-géorgienne. “C’est vrai que moi j’ai toujours eu des bons souvenirs à Cannes, conclut-elle. Seules quelques défaites, souvent plus en Coupe d’Europe qu’en championnat, ont agacé un petit peu ma carrière…” 

L’effet Victoria n’a pas eu lieu

La vérité est peut-être ailleurs. Ses défaites en Champions’ League l’ont contrariée, certes. Elle affiche une satisfaction à avoir joué pour quatre pays, certes. “Mais à chaque fois je suis tombée dans des équipes qui n’étaient pas forcément dans les cinq meilleures au monde.” Quelques regrets subsistent donc. “Si j’avais pu participer aux JO, gagner une médaille olympique ou mondiale, ça aurait été génial.” Elle nuance néanmoins son propos. “Ce n’est pas un regret car on ne m’a pas donné la chance, pour X raisons. Ce n’est pas moi qui ait raté quelque chose, c’était mon destin.”

Entre 2004 et 2007, Victoria défend les couleurs bleu blanc rouge. De maigres résultats à la clé. Tout au plus une huitième place au championnat européen en 2007, sous la direction éphémère de Yan Fang. Même si le volley-ball français a capitalisé sur elle, il n’a jamais su exploiter ses capacités pour faire éclater ce sport. 

Tout d’abord, la faute à un manque de culture volley en France, selon elle. Mais aussi à l’absence de perspective. “Pour le secteur féminin, il faut un vrai projet, réaliste, qui ne va pas forcément nous amener demain ou après demain sur le piédestal des championnats du monde, analyse la tricolore. En revanche, un projet qui va peut-être mettre plus de temps, oui. Ce projet est absent depuis 5 ans. Il y a de vraies questions à se poser, de détection, de formation.” Même son de cloche de la part de Laurent Tillie. Le sélectionneur de l’équipe de France masculine déplore l’absence d’effet Victoria, qui aurait entraîné une nouvelle génération de volleyeuses. 

Ensuite, l’autre problématique, c’est celle de la concurrence internationale. “Les débouchés sont peut-être plus fermés chez les filles, parce qu’il y a plus d’étrangères que de joueuses françaises, ça coupe des vocations”, précise l’ex-entraîneur de l’AS Cannes. Il est vrai que le système français ne favorise pas la formation au plus haut niveau, comparé à d’autres fédérations. En Azerbaïdjan ou en Turquie, les réglements sont stricts : pas plus de trois joueuses étrangères par club. Sur les quatorze joueuses cannoises, seules quatre sont françaises. “Toutefois, si cette liberté de recrutement était abolie, Anny Courtade dirait : “c’est fini, j’arrête””, précise Xavier Richefort. Enfin, un cercle vicieux s’est installé. Et difficile de le rompre pour la FFVB. L’ancien volleyeur se montre d’ailleurs des plus pessimistes quand à l’avenir de volley-ball féminin français.

Carpe Diem

Mais Victoria relativise, comme à son habitude, dans cet hôtel près du stade parisien Pierre de Coubertin, où les joueuses ont élu résidence avant la finale de la Coupe de France 2016. Elle garde la foi. Et fonde ses espoirs sur la bonne forme de l’équipe nationale masculine pour donner un nouveau souffle au volley-ball français. Même si elle n’a pas suscité autant de vocations qu’elle aurait pu, son parcours la rend fière. “Le destin, on se le crée nous-même en partie. Mais pour ce qui est de l’équipe de France, c’était en dehors de mes capacités en fait”. Elle cesse les frais en 2008. Et puis, avec deux filles en bas-âge et un corps de plus en plus abimé, la décision a semblé plus aisé. Ses dernières forces, elle les a offertes à Cannes.

Finale 2016, donc Victoria n’est plus sur le terrain. Non, elle est venue en tant que commentatrice, un an après sa défaite au même stade face au Cannet. “J’ai rarement raté des grands rendez-vous. Il y a toujours une part de chance et j’en ai eu, philosophe cette amoureuse de littérature, poète en sa jeunesse. On peut toujours être forte, avoir une bonne équipe et passer à côté. Et avec Cannes, on est rarement passé à côté.” Tout est dit.

Le portrait de Victoria Ravva.
Soumis au concours Equipe Explore, Mai 2016. 

Texte :
Justine Barraud, Romain Cluzel, Romain Nowicki 

Reportage multimédia et production :
Justine Barraud, Romain Cluzel, Romain Nowicki, Yann Schreiber 

Photos et illustrations :
Thomas Cecchelani, Constance Daire,  Yann Schreiber
RC Cannes